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Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...

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Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...

مُساهمة من طرف الفاتح ثورة شعبية في الأربعاء 4 يناير - 12:14

Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...

Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...


par Pierre Piccinin



Mondialisation.ca, Le 2 janvier 2012
pierrepiccinin.eu

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Juchés
sur les gravats encore fumants des villes de Beni Oualid et de Syrte,
dont les populations ont opposé pendant des mois une farouche résistance
aux assauts des rebelles venus de l’est, les nouveaux maîtres de la
Libye ont annoncé triomphalement la « libération » complète du pays,
immédiatement après la mort du chef de l’État libyen, le colonel
Mouammar Kadhafi, sauvagement massacré et finalement exécuté d’une balle
dans la tête, le 20 octobre 2011, au terme d’un supplice dont on ne
connaîtra probablement jamais ni le détail, ni les réels commanditaires
(le Conseil national de Transition –CNT- a en effet refusé de procéder à
une autopsie complète et régulière et a ordonné l’ensevelissement du
corps, de nuit, dans le désert, en un endroit tenu secret).


Les
frappes de l’OTAN ont donc permis aux rebelles de s’emparer de Tripoli,
et ensuite des régions de Beni Oualid et de Syrte ; et la Libye est
désormais complètement « libérée » (ou « conquise » ; c’est selon le
point de vue) ; mais pas encore pacifiée pour autant : si la plupart des
médias « mainstreams » n’en parle pas, à Syrte, à Beni Oualid, mais
aussi dans le sud de la Tripolitaine et dans la vaste région du Fezzan,
dans les villages et oasis qui peuplent le grand sud-ouest libyen, la
résistance demeure active, comme j’ai pu le constater durant plusieurs
jours de périple qui m’ont mené de Tripoli et des ruines de Syrte jusque
dans le Sahara, aux frontières de l’Algérie et du Niger.


Dans cet immense territoire, la lutte se poursuit encore.






*


* *


En
août 2011, je m’étais rendu dans l’est de la Libye : j’avais traversé
la frontière libyenne depuis l’Égypte et rejoint Benghazi, épicentre de
la rébellion et capitale du CNT.


J’avais
eu l’opportunité de rencontrer des membres du CNT et de la diplomatie
occidentale, mais aussi celle de me rendre sur le front et d’y passer
quelques jours, en compagnie de combattants rebelles, lors de la chute
de Brega, puis du siège de Ras-Lanouf, sur la route de Syrte.


Mon
second voyage d’observation en Libye a eu cette fois pour but de
constater l’état de la situation dans l’ouest du pays, à Tripoli, à Beni
Oualid et Syrte (deux villes qui ont résisté sans faillir à l’avancée
des rebelles et furent lourdement frappées par l’OTAN) et dans le
Fezzan, le sud-ouest libyen.


Parti
de Tunis tôt le matin, par le train jusqu’à Gabès, j’ai ensuite grimpé
dans un taxi collectif qui m’a mené jusqu’au poste frontière de
Ras-el-Jedir.






A
la frontière tunisienne, les camps du Haut Commissariat aux Réfugiés
des Nations Unies ont changé de locataires. Ce sont désormais les
vaincus et les Libyens à la peau noire, assimilés aux mercenaires
subsahariens de Kadhafi, qui y ont trouvé refuge. (
© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Un
élégant capitaine du CNT, qui parlait un anglais irréprochable, m’y a
fait attendre près d’une heure, avant de finalement tamponner mon
passeport en échange de deux beaux billets de cent dollars états-uniens
chacun. On pourrait déduire de l’aventure -petit détail- que les bonnes
vieilles habitudes, révolution ou pas, ne se sont jamais perdues. Oui,
mais voilà… Sous la dictature kadhafiste, ces pratiques à l’égard des
étrangers, radicalement proscrites, étaient sévèrement réprimandées.


La nouvelle Libye semble plus accommodante.

De
Ras-el-Jedir, j’ai gagné Tripoli de nuit, par la route de la côte, en
traversant des villes et villages marqués par la guerre, Sabratha plus
particulièrement, aux immeubles criblés par la mitraille et éventrés par
l’artillerie.






Check-point à Sabratha (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Après
avoir franchi un nombre impressionnant de postes de contrôle tenus par
les miliciens rebelles venus de Benghazi et de Tobrouk ou de Zliten et
Misrata, autant de check-points qui ne trompent pas sur le climat
d’insécurité qui domine encore les régions de l’ouest libyen, je suis
arrivé à Tripoli : la capitale a recouvré sa sérénité et une certaine
sécurité, sous le regard des miliciens qui se font relativement discrets
dans les rues, mais montent la garde devant tous les bâtiments publics,
hôtels et autres immeubles susceptibles de constituer une cible pour un
attentat.


De
Tripoli, j’ai pris la route de Beni Oualid, l’un des deux principaux
foyers de résistance en Tripolitaine, avec Syrte : en septembre,
au
terme de longues négociations, les chefs des clans de Beni Oualid
avaient refusé de se rendre au CNT et à l’OTAN. La ville a dès lors été
pilonnée par les rebelles et les avions de l’alliance atlantique. La
plupart des bâtiments et immeubles ont été détruits et une partie de la
population, dont le nombre est difficilement estimable, a disparu ou
quitté la ville, aujourd’hui en grande partie déserte.






Beni Oualid (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

La
région demeure cependant instable : elle est habitée par les clans
tripolitains de la tribu des Warfallas, la plus importante de Libye, qui
s’est divisée durant le conflit ; les Warfallas de Tripolitaine ont en
effet refusé de se joindre à la rébellion et restent hostiles au CNT, a
fortiori après leur défaite face aux rebelles, mais surtout face aux
armées étrangères de l’OTAN…


Le lendemain, je me suis rendu à Syrte, la ville d’origine de Mouammar Kadhafi.

Jusqu’à
Misrata, la route est sécurisée et il n’est pas compliqué de trouver un
transport. Au-delà, en revanche, on s’approche du territoire de la
tribu dont était originaire Mouammar Kadhafi, une région qui a opposé
une résistance jusqu’auboutiste à la progression des rebelles soutenus
par l’OTAN. Des groupes armés y mènent encore des actes de résistance.
Ils semblent toutefois très isolés, et l’on ne peut probablement pas
parler d’une véritable guérilla. Mais la route, bordée par le désert,
est propice aux embuscades. Il m’a fallu chercher longtemps avant de
trouver un véhicule pour gagner Syrte, où le danger est permanent : le
lendemain de mon passage, six miliciens de Misrata y ont été tués, alors
qu’ils prenaient leur repas, mitraillés par un groupe de combattants
sortis des ruines ; ces attentats sont toutefois très localisés, dans la
région de Syrte et certains oasis du Fezzan, et il est donc difficile
de se prononcer, pour l’instant, sur l’avenir de cette résistance.





Misrata (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Avant
d’arriver à Syrte, j’ai traversé Zliten et Misrata, berceaux des deux
seules tribus de l’ouest qui, avec les Berbères du Djebel Nafousa (au
sud de Tripoli), se sont soulevées contre le gouvernement libyen et ont
rejoint la rébellion, permettant ainsi l’encerclement de la capitale.
Les deux villes ont subit d’importants tirs d’artillerie lourde de la
part des forces armées libyennes loyales à Mouammar Kadhafi. Á Misrata,
en particulier, de nombreux immeubles ont été touchés et en partie
détruits lors des combats qui se sont déroulés de mars à avril.


Si
Misrata avait rejoint la rébellion, ce fut dans le but de se
débarrasser de la tutelle du gouvernement de Tripoli. Aujourd’hui, les
chefs des clans de Misrata refusent donc de se soumettre à une nouvelle
autorité et comptent bien négocier d’égaux à égaux avec le CNT (il en va
de même des Berbères –un dixième de la population libyenne-, qui
réclament la reconnaissance de leur particularisme régional et
s’opposent à l’idée d’une Libye nationaliste arabo-musulmane ; les
Berbères dont les miliciens se heurtent quotidiennement aux islamistes
qui, armés par le Qatar, ont pris une part importante dans la conquête
et le contrôle de Tripoli).


La
ville a ainsi été transformée en fort retranché et des chars en
surveillent les entrées. Mais ces mesures défensives ne s’expliquent pas
seulement parce que Misrata se prépare à défendre son autonomie :
cernée par ceux qu’elle a vaincus, la tribu de Misrata se retrouve haïe
par ses voisins de Tripolitaine et de fait en état de siège face la
résistance qui persiste…






Touarga (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

À
quelques kilomètres au sud-est de Misrata, en continuant de progresser
vers Syrte, la route passe à côté de la petite ville de Touarga,
aujourd’hui complètement vidée de ses habitants : les clans de Touarga
ont combattu la rébellion et participé au siège de Misrata avec les
forces armées gouvernementales. Mais, lorsque la conjoncture s’est
inversée, à la faveur des
frappes de l’OTAN, les rebelles de Misrata ont fait de Touarga « un
exemple » : les hommes ont été en grande partie massacrés (certains ont
été abandonnés sur place après qu’ils aient eu les jambes brisées) ou
enfermés dans la prison de Misrata, où beaucoup ont été « punis »,
c’est-à-dire torturés et quotidiennement soumis à des humiliations, et
où un certain nombre d’entre eux seraient toujours détenus (je n'ai pas
été autorisé à visiter cette prison). Des raids des rebelles ont ensuite
chassé les derniers habitants, auxquels il est interdit de regagner
leurs maisons.


Touarga
est donc aujourd’hui une ville fantôme. N'y demeurent que quelques
tireurs embusqués, des « snipers » ; impossible pour moi, en tant
qu'occidental (donc assimilé à l'OTAN et aux rebelles), de pénétrer dans
les ruelles étroites de la ville, sans prendre une balle...


Après deux heures de route à travers le désert, j’ai atteint Syrte.

C’était
la première fois que je voyais une ville complètement bombardée,
ravagée par le déluge de feu que l’on peut imaginer au regard de ce
qu’il reste des bâtiments : les routes crevées par les obus, les
immeubles effondrés, les murs criblés, les panneaux de signalisation et
les réverbères déchiquetés par la mitraille, des automobiles retournées
par le souffle des explosions, projetées sur les façades des habitations
ou sur d’autres véhicules… Toute une ville en grande partie disparue.





Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

A
Syrte et Beni Oualid, les nouvelles autorités n’ont pas rétabli la
distribution de l’eau, ni l’électricité, ni l’approvisionnement en
carburant (dans les deux cas, nous avions emporté des jerricanes
d’essence pour ne pas tomber en panne sèche). De même, les distributions
de vêtements et de denrées alimentaires aux populations sont rationnées
et volontairement limitées par les miliciens du CNT, y compris
lorsqu’il s’agit de l’aide du Programme alimentaire mondial (ce fut lors
d’une distribution, à Syrte, que l’on m’a interdit de prendre des
photographies pour la première fois depuis le début du conflit). Aucune
reconstruction n’a encore été entreprise et aucun camp de tentes n’a été
monté.


Le but est évident…





Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Ces
villes, Syrte surtout, ont subit de lourdes pertes civiles. Si Beni
Oualid a été sévèrement bombardée, Syrte a quant à elle été pour ainsi
dire rasée par les bombardements de l’OTAN qui, en agissant de la sorte,
a rompu son mandat : l’OTAN avait la mission de protéger les civils ;
en aucun cas d’aider une rébellion armée à renverser le gouvernement
dans un État souverain et à conquérir des villes.


Lors
de la bataille de Syrte, présentée par les médias occidentaux comme la
victoire d’une rébellion démocratique, l’OTAN, sans le moindre doute,
s’est rendue coupable d’un crime de guerre au sens le plus strict du
droit international et des deux Conventions de Genève. Syrte, une ville
de 134.000 habitants, est aujourd’hui un amas de ruines ; seul un
quartier a été partiellement épargné, au nord-est. « Vae victis ! », clamaient les Romains ; « malheur aux vaincus ! » :
tout comme Dresde, Syrte ne fera probablement jamais l’objet d’un
procès, devant un improbable tribunal pénal international pour la Libye…


Il
est impossible de chiffrer le nombre des morts civils ; probablement
plusieurs milliers (les habitants que j’y ai rencontrés m’ont parlé de
plusieurs dizaines de milliers de morts, dont les corps auraient été
emportés et enfouis dans des fosses communes, creusées dans le sable du
désert voisin). Selon les témoignages que j’ai recueillis auprès des
rebelles qui occupent Beni Oualid et Syrte, ceux qui n’ont pas été tués
dans les bombardements auraient pour la plupart quitté les lieux et se
seraient établis à Tripoli, Misrata ou Benghazi.


L’objectif
du CNT serait donc d’éviter que ces clans hostiles ne se reconstituent
et ne reprennent tôt ou tard les combats pour venger leurs morts et se
libérer de la tutelle de leurs vainqueurs.






Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

À
Beni Oualid, j’avais été invectivé par un groupe d’habitants qui
commençaient à se rassembler autour de mon véhicule, et il avait été
plus prudent de quitter l’endroit. Je porte en effet sur mon visage
d’occidental tout ce que ces gens haïssent désormais et, ayant vu ce que
nos gouvernements leur ont fait, je ne saurais les blâmer de s’être
montrés agressifs et menaçants envers moi. Ils ont certainement trouvé
indécent cet Européen, venu voler ainsi les images de leur malheur.


À
Syrte, en revanche, il reste réellement très peu d’habitants. Lorsque
j’y ai, là aussi, été pris à partie par quelques personnes qui se sont
approchées de moi, j’ai donc tenté le dialogue : ces gens m’ont demandé
ma nationalité ; je leur ai montré mon passeport belge, et l’ambiance
s’est détendue. Ils ne savent pas que la Belgique compte parmi les
responsables du désastre qui a détruit leur ville et désolé leur
existence ; ils ignorent que les F-16 belges ont été, parmi les avions
de l’alliance atlantique, les plus actifs lors des bombardements qui ont
dévasté leurs maisons.


Je
me demande par contre quelle aurait été leur réaction si j’avais été
français ou britannique. Certainement moins aimable que celle des
habitants de Benghazi : partout y flottent des drapeaux états-uniens,
français, anglais, italiens… Et d’immenses affiches encensent le héros
de la fête : Nicolas Sarkozy, le président français.






Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

À
Syrte, plus particulièrement, c’est l’humiliation qui rend le présent
insupportable, comme me l’ont expliqué les survivants : les miliciens de
Benghazi qui patrouillent fièrement parmi les ruines et narguent les
survivants du haut de leurs pickups armés de canons ou de
mitrailleuses ; la punition pour avoir résisté à l’Occident ; l’injuste
condamnation de la communauté internationale qui leur a refusé le droit
de se défendre ; l’impuissance à changer leur sort face à la machine
militaire atlantique ; la misère, la pauvreté, la crasse, qui sont
devenus leur nouveau quotidien…






Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Mais aussi la manière dont leur chef, Mouammar Kadhafi, a été assassiné, par des miliciens de Misrata.

Comment
il a été battu, frappé, insulté, avec sauvagerie et furie, avec
jouissance et dans les cris de joie, avec toute l’arrogance de ces
vainqueurs sans pitié, qui se sont acharnés sur leur adversaire, un
dictateur qui n’avait pas fait preuve de beaucoup d’états d’âme, certes,
mais dont il ne restait alors qu’un vieil homme, traqué, épuisé, hagard
et seul, et qui ne semblait pas comprendre pourquoi tout cela devait
finir ainsi, comme on a pu s’en rendre compte en visionnant les images
que des rebelles avaient prises au moyen de téléphones portables et qui
ont circulé partout… et à Syrte également.


À
travers la personne de Mouammar Kadhafi, c’est donc toute la population
de Syrte qui a été humiliée, méprisée. Et c’est semble-t-il cette
humiliation-là, plus que la guerre qu’on leur a imposée et la
destruction de leur ville, qui restera pour les défenseurs de Syrte
comme l’infranchissable obstacle à la réconciliation « nationale ».


Un
petit couple a insisté pour que je le prenne en photographie avec ses
quatre enfants. Dignement, ils m’ont demandé de les montrer, sans
voyeurisme, devant les ruines de l’appartement qu’ils habitaient à
Syrte, pour que « les gens, en Europe, puissent bien se rendre compte de ce qu’ils ont laissé faire ici ».






Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

Il
y avait un peu de tension dans leur voix, de la colère à peine
maîtrisée, mais pas d’animosité envers moi ; je ne suis ni français, ni
britannique : leurs premières interpellations avaient été hostiles, mais
ils s’étaient ravisés dans la seconde, surpris, lorsque je leur eus dit
ma nationalité, et le dialogue a pu commencer.




Le
soir tombant, mon chauffeur, qui était de Misrata, m’a expliqué que les
miliciens allaient rentrer dans leur caserne et qu’il ne fallait pas
rester là, la nuit venue ; qu’il fallait partir tout de suite ; que,
pendant la nuit, les « terroristes » qui se cachent dans les ruines
attaquent les étrangers. Il était aussi très inquiet, car, m’a-t-il dit,
notre véhicule portait une plaque d’immatriculation de Misrata et, sur
les deux heures de route qui nous en séparaient, il craignait une
attaque.


C’est
pourquoi il profita du départ pour Tripoli d’un convoi de camions
transportant des chars d’assaut, lequel quittait Syrte avec une escorte
de pickups surarmés. Nous nous sommes joints à ce convoi ; à l’approche
de Misrata, le chauffeur, rassuré, a quitté le convoi et a accéléré
jusqu’à Tripoli.


Le
dernier objectif que je m’étais fixé lors de ce voyage d’observation
était le sud-ouest libyen (le sud de la Tripolitaine et le vaste
Fezzan), dans le but de savoir si, Beni Oualid et Syrte mâtées, l’ouest
résistait encore et, si non, quelle en était exactement la situation.


J’ai donc quitté Tripoli en direction de Sebha, Mourzouk et, à travers le Sahara, la frontière du Niger.

En
empruntant des moyens de locomotion locaux, collectifs, ce qui me
permettait de rencontrer la population de la région et de m’informer
auprès d’elle, j’ai traversé les villes et villages du sud-ouest,
Al-Aziziyah, Qawasim, Gharyan, Mizdah, Mazuzah, Al-Qaryat, Ash-Shwareef,
Al-Braq…


Si
une certaine tension subsiste et si le risque d’être attaqué sur la
route par des groupes de combattants hostiles au CNT demeure bien réel
(il ne s’agit pas de partisans de Kadhafi, ni de
« contrerévolutionnaires », mais de résistants à l’invasion de leur
territoire), dans l’ensemble, la population a partout repris normalement
ses activités. Mais il est bien clair que le moindre hameau a connu
d’intenses luttes et que le Fezzan a opposé une sérieuse résistance aux
troupes rebelles, comme en témoignent notamment les traces de combats
partout visibles.


Incapable
d’anéantir seul la résistance sans craindre de lourdes pertes, le CNT,
selon les témoignages rassemblés à Al-Braq et, plus au sud, à Mourzouk
et Al-Qatrum, aurait fait appel à l’OTAN : aucun journaliste ou
observateur occidental n’ayant pris le risque de s’aventurer dans cette
région très au sud, les forces atlantiques n’auraient pas hésité à
liquider cette résistance par des frappes massives. C’est dans cette
région, à Ubari, à l’est de Mourzouk, que Séif al-Islam, le fils aîné de
Mouammar Kadhafi, pressenti pour lui succéder, avait trouvé refuge
jusqu’à sa capture.


Systématiquement,
j’ai engagé la conversation avec les miliciens, ceux qui nous
contrôlaient, aux check-points, et ceux que nous rencontrions dans les
relais et qui patrouillaient sur cette longue route. Mon but était de
savoir s’il s’agissait de miliciens des clans locaux ou, comme à Syrte
et à Beni Oualid, de forces d’occupation imposées par les rebelles.





Il
n’était pas difficile d’obtenir l’information : étant le seul
occidental présent dans la région, les miliciens, intrigués de me
rencontrer, se sont toujours montrés très aimables et voulaient
absolument que je les prenne en photographie. Leur première question
concernait ma nationalité.


Je
pouvais donc facilement la leur retourner : aucun des miliciens
rencontrés n’était sur son territoire ; tous, sans exception, étaient de
Zliten, Misrata ou Benghazi ; quelques-uns étaient berbères, très
reconnaissables à leur drapeau et à la lettre « yaz » de leur alphabet,
symbolisant « l’amazigh », « l’homme libre », que les miliciens berbères
peignent sur leurs véhicules…


On
ne trouve pas trace, en revanche, de l’armée régulière, dont on peut se
demander ce qu’il en est advenu une fois le gouvernement renversé.


En d’autres termes, l’ouest, vaincu par la rébellion et l’OTAN, est aujourd’hui bel et bien sous occupation.

J'ai
aussi rencontré des miliciens libyens qui venaient d'arriver du Canada
et des États-Unis ; j'avais été surpris par leur accent lorsqu'ils
parlaient anglais et leur avais dès lors demandé son origine...


Je
me suis informé sur ce même sujet auprès de la population et j’ai pu
appréhender très rapidement son ressentiment à l’égard de ces forces
d’occupation, ressentiment intense à Ash-Shwareef en particulier, qui a
été très sévèrement bombardée par l’OTAN et est désormais sous
l’autorité d’un important contingent de miliciens de Zliten et Misrata.





J’ai eu l’occasion de m’entretenir plus longuement avec quelques-uns de ces miliciens.


Leur
plus grand souci vient d’Algérie, du Niger et du Tchad, à partir
desquels agissent des groupes de « terroristes », qui y trouvent de
l’aide et des armes.


- Where are you from ?

- Belgium. And you ?

- Zliten. What are you doing, here, in the middle of the desert ?

- I’m an historian. My main field of research is the Arabic World.

- I see ! You are looking here what happen, because of this war.

- You mean after this « revolution »…

- Yes, sure ! The revolution !

- Everything quiet, now ?

- We have the control of the country. The problem is the control of the borders…





Check-point dans le Fezzan (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Fait
significatif : si l’on peut voir flotter le drapeau du CNT partout dans
le nord de la Tripolitaine (exception faite de Beni Oualid et de Syrte,
dont il est quasiment absent) et le Djebel Nafousa (où le drapeau
berbère est également très présent), les trois couleurs ornées du
croissant de lune et de l’étoile se font beaucoup plus discrètes dans
les autres régions de Libye occidentale et sont même parfois assez rares
dans les oasis du Fezzan, presqu’aussi invisibles que le drapeau vert
de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste,
aujourd’hui proscrit.


Mon
périple vers le sud s’est achevé une nuit, à Sebha : le dernier
transport collectif que j’avais emprunté m’a déposé peu avant minuit
dans le centre d’une ville vandalisée, dont les bâtiments publics et les
hôtels, comme je m’en suis rapidement rendu compte, avaient été
saccagés et abandonnés. Durant les événements, le gouverneur de Sebha
avait renvoyé chez eux les agents des forces de l’ordre, laissant le
champ libre aux pilleurs ; il avait imputé les désordres à la rébellion
et encouragé la population à soutenir le gouvernement et à s’opposer aux
rebelles. Dans la banlieue, des groupes de résistants tiraient encore
et des balles traçantes zébraient le ciel.


J’ai
donc gagné une caserne, elle aussi mitraillée et saccagée, où un groupe
de jeunes miliciens d’un des clans de Sebha avait établi ses quartiers.
Tout aussi amusés qu’étonnés de voir débarquer un européen sac au dos,
ces miliciens m’ont donné à manger et m’ont prêté un matelas ; j’ai pu
passer la nuit en leur compagnie, en sécurité.


Grâce
à leur aide, j’ai sillonné la ville et sa région, jusqu’au-delà de
Mourzouk, plus au sud, avant de me décider à rentrer sur Tripoli et de
regagner Tunis.


Sebha
n’est quant à elle pas sous occupation. Les combats y ont été très
limités, contrairement à ce que j’avais envisagé, puisqu’il s’agit d’un
des fiefs de la tribu des Kadhadfa, la tribu de Mouammar Kadhafi.


La
ville a cela dit servi de relai aux mercenaires qui furent envoyés en
renfort aux troupes gouvernementales loyales à Kadhafi, mercenaires en
provenance du Tchad, du Niger, du Darfour et du Mali.


Sans
avoir soutenu la rébellion, les clans de Sebha ne s’y sont
effectivement pas tous opposés; la majorité des clans y ont vu
l’occasion de se débarrasser des mercenaires étrangers et ont profité de
l’effondrement de l’État pour prendre leur autonomie par rapport à
Tripoli. En cela, ils ont fait exception dans le Fezzan.


Des
miliciens des clans locaux ont même appuyé les rebelles face aux
mercenaires kadhafistes qui n’ont pas résisté longtemps et ont tenté de
rejoindre Tripoli. Aussi, la ville présente peu de traces de combat et
est maintenant sous l’autorité de ses propres miliciens.


Il
semble donc qu’un accord ait été passé en la matière avec le CNT ;
l’importance économique de Sebha est en effet négligeable : ni pétrole,
ni gaz, ni eau ; Sebha vit essentiellement du transit des marchandises
qui traversent le Sahara. La ville peut donc bien jouir d’une relative
autonomie, dont s’accommodera Tripoli.


A
Sebha, j’ai pu visiter les trois bâtiments en grande partie détruits
par des frappes de l’OTAN, tous trois situés en dehors de la ville. Dans
l’un d’eux, j’ai découvert un équipement qui n’a pas encore été recensé
par les observateurs de l’ONU et du CNT, lesquels commençaient à peine à
se mettre à l’œuvre dans le nord du Fezzan lors de mon passage.





Le gouvernorat et la station d'autobus de Sebha (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Parfaitement
ciblée, d’une manière réellement « chirurgicale », la station d’autobus
a été détruite, car elle servait de plateforme pour le transport des
contingents de mercenaires envoyés en renfort de Sebha à Tripoli. Sur la
route qui quitte la ville en direction du nord, plusieurs carcasses
d’autocars détruits par les appareils de l’alliance atlantique
témoignent des convois de troupes qui sont partis de Sebha pour la
Tripolitaine.


Le
deuxième site visité fut le centre du gouvernorat de Sebha : des pilles
de dossiers jonchaient encore le sol ; dans les garages, j’ai constaté
la présence d’importants stocks d’armes et de munitions, qui avaient
éclaté du fait de l’incendie consécutif aux frappes.


Mais
c’est sur le troisième site que nous avons trouvé les éléments les plus
intéressants. Il s’agissait de vastes hangars appartenant à une
entreprise civile de fabrication de plastics.


Selon
les témoignages de mes accompagnateurs, l’endroit avait été
réquisitionné au courant du mois de septembre pour cantonner des
mercenaires arrivés à Sebha, sous le commandement d’Abdullah
al-Sanoussi, le chef des services de renseignement de Mouammar Kadhafi :
al-Sanoussi avait d’abord pris position dans la bourgade d’Al-Sahtee,
fief de son clan, à 65 kilomètres de Sebha. Il avait ensuite fait
mouvement en direction de Sebha et repris le contrôle d’une partie de la
ville.






Sebha (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Dans
l’un de ces hangars, nous avons trouvé des caisses de kalachnikovs et
de munitions, du matériel de contre-mesures aériennes, mais aussi un
stock de matériel utilisé dans la manipulation et l’emploi d’armes
chimiques, de gaz de combat, comme l’ont confirmé les experts militaires
à qui j’ai soumis mes photographies : des combinaisons complètes, des
masques et différents produits servant à décontaminer et à soigner les
personnes atteintes par les gaz.





Sebha (© photo Pierre PICCININ - novembre 2011)

Dans
la mesure où ce matériel n’était pas ordinairement stocké dans cet
endroit, mais y fut amené à l’occasion des événements pour servir aux
mercenaires engagés par le gouvernement de Mouammar Kadhafi, et ce, qui
plus est, fin septembre, alors que l’issue de la guerre apparaissait de
plus en plus clairement sans espoir pour les partisans du régime, cette
découverte laisse supposer que le gouvernement libyen a eu l’intention
ferme, en dernier recours, d’utiliser un armement chimique dans le
conflit qui l’opposait à la rébellion et à l’OTAN.


La
Libye avait certes adhéré à l’Organisation pour l’Interdiction des
Armes chimiques (OIAC) en 2004 et avait déclaré ses stocks d’armes, mais
n’avait détruit que 55% de son potentiel lorsque la rébellion a
commencé : le gouvernement libyen disposait encore de onze tonnes et
demie de gaz moutarde, entreposées sur les deux sites de Rabta, au sud
de Tripoli, et de Ruwagha, dans la région de Al-Joufra, au nord-ouest de
Sebha…




*

* *


Ainsi,
les clans de l’ouest, à l’exception de Zliten, Misrata et des Berbères
du Djebel Nafoussa, refusent toujours l’autorité du CNT et de l’OTAN ;
ils acceptent mal l’occupation dont ils font l’objet.


Dans
l’ouest, l’insécurité règne donc dans les zones qui ont été soumises
par la force et les nouvelles autorités commencent à avoir bien du mal à
faire passer pour des « accidents » les attentats qui s’y multiplient.






Syrte (© photo Pierre PICCININ - octobre 2011)

La
question est désormais de savoir si cette résistance trouvera dans un
proche avenir les moyens de reprendre son souffle ou bien si les clans
vaincus, par résignation et calcul, abandonneront la lutte et
intégreront, sans plus s’y opposer, l’ordre imposé par le CNT, tout prêt
à vendre une dictature déguisée aux populations de ces clans désunis
qui n’ont aucune idée du fonctionnement d’un État démocratique… La
« nouvelle Libye ».


Une
Libye nouvelle, portée sur les fonts baptismaux par les grands États
pourvoyeurs du libéralisme économique, les sociétés pétrolières et
l’Alliance atlantique.


Les Libyens l’ont-ils bien compris ? Cela, c’est une autre histoire…


Lien(s) utile(s) : Afrique Asie.



















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رد: Lettre de Libye : Kadhafi mort, la conquête s’achève, l’occupation s'impose, la résistance s’organise...

مُساهمة من طرف انا في قلوب الملايين1 في الأربعاء 4 يناير - 12:20

خويه بس ممكن اترتب الكلام والموضوع لان الموضوع غير واضح
The subject is not clear .. can you rewrite it ,so that we can answer you

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انا في قلوب الملايين1
 
 

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